Deux romans en un

Il voulait l’écrire depuis longtemps, Mario Conde, son roman. Mais, prisonnier d’une vie de flic tumultueuse, il n’a jamais eu le temps. Il a changé de profession, est devenu libraire et brocanteur et s’est enfin plongé dans la rédaction de son récit, lequel se déroule alors que les populations craignent l’arrivée de la Comète de Halley, en 1910. Conde met en scène un personnage réel, Alberto Yarini, bourgeois cultivé, homme politique et proxénète, auquel l’auteur, Leonardo Padura, avait consacré deux études dans la presse, alors qu’il était journaliste en 1987. Conde imagine des meurtres sordides de prostituées, relatés par un jeune policier de l’époque.

Ce roman est un roman dans le roman d’un Mario Conde qui a repris du service, appelé en urgence par d’anciens collègues dépassés par une période un peu trop bousculée de l’année 2016 : ajoutez à la venue d’Obama, le concert des Rolling Stones et un défilé Channel, le meurtre particulièrement atroce d’un ancien censeur de la culture au nom de la Révolution. Détesté des poètes et des artistes, dont il pillait les oeuvres pour les revendre à son profit, il est mort d’un choc à l’occiput avant qu’on lui coupe le sexe et plusieurs phalanges d’une main. Et voilà que Conde doit retrouver l’assassin d’une ordure, ce qui lui déplaît souverainement. Il craint surtout de découvrir un ami à lui qui aurait enfin rendu justice.

L’auteur se plaît à décrire deux époques gangrenées par la corruption et met une fois encore le doigt sur les profondes inégalités sociales qui sévissent à Cuba, illustrées ici dans un bar-restaurant, La Dulce Vida, fréquentée par une clientèle, qui dépense en une soirée l’équivalent du salaire mensuel de la majorité des travailleurs. Les jeunes émigrent en masse, Conde et Padura restent à Cuba, viscéralement soudés à leur île.

Plus encore que dans ses précédents polars, Padura dresse le portrait d’une société en perdition. La vie quotidienne est analysée avec précision et lucidité, l’atmosphère de La Havane ciselée comme un caillou précieux, la politique décortiquée. A travers son antihéros, l’auteur révèle qu’il ne nourrit aucune illusion quant à une meilleure vie, un jour prochain, à Cuba. Le lecteur retrouve également les fidèles amis du flic-libraire, la maman cordon bleu de l’un d’eux, et sa femme bien-aimée Tamara. Ce roman double pourrait apparaître comme un chant désespéré, mais l’humour noir et l’ironie en font un morceau d’anthologie, une ode à la vie.

Leonardi Padura : Ouragans tropicaux. Une enquête de Mario Conde, Ed. Métailié, 2024, 509 p.


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