Brooklyn

Le choix d’Eilis Lacey

Parmi les vagues de livres publiés chaque année, il en est parfois un qui bouscule tant les neurones que des décennies plus tard, il est toujours présent dans la mémoire. C’est le cas Bad Blood, de Colm Tóibín, paru en français en 1998, une pérégrination à pied le long de la frontière des deux Irlande, où l’auteur cherche à comprendre ce qui sépare les frères ennemis. Depuis lors, la sortie de chacun des ouvrages de l’auteur irlandais procure un pur bonheur, à la fois littéraire et philosophique.

J’avais raté Brooklyn. Republié en Poche en novembre 2024, aussi brillant et attachant que les autres : ici, Toibin entraîne le lecteur dans l’Irlande des années 1950.

Le travail se fait rare. Née près de Dublin, Eilis Lacey n’a d’autre choix que d’émigrer aux États-Unis. Le cœur en miettes, elle part en bateau, en troisième classe, comme bon nombre de ses concitoyens poussés par la faim. Souffrant d’un violent mal de mer, son voyage est une pénible épreuve. Elle débarque à New York, où elle trouve un emploi à Brooklyn et une chambre dans une pension de famille pour jeunes filles. Même si elle ressent cruellement son statut d’exilée, Eilis prend des cours du soir pour se perfectionner dans la vente. Et au sein de son entreprise, la voilà confrontée aux clientes noires, nombreuses à Brooklyn, auxquelles le grand magasin a décidé de s’ouvrir, même si le malaise parmi les employées est tangible. La jeune Irlandaise se taille une place respectée, finit par accepter de sortir et de rencontrer d’autres immigrés. Elle goûte avec bonheur un sentiment de liberté. Lors d’une fête, elle croise Tony, fils d’immigrés italiens qui se la joue grand seigneur à l’Américaine. Il tombe amoureux d’elle, elle accepte de l’épouser bien que plutôt indifférente à ce latin lover. Mais comme rien n’est jamais simple, un drame familial l’oblige à revenir dans son pays natal. 

Le retour est douloureux, elle ne sait plus qui elle est, ni à quel monde elle appartient, Dublin et New York vivant dans des univers aux antipodes l’un de l’autre. Courtisée par un garçon de son passé, elle n’avoue pas qu’elle est mariée.

Quelle vie souhaite-t-elle ? Quel homme aime-t-elle ? Choix cornélien.

Colm Tóibín évoque la situation des exilés, la rupture avec les racines et ausculte avec lucidité l’identité profonde des personnes déplacées. On retrouve également dans ce récit magistral la finesse d’analyse de l’auteur concernant la psychologie des personnages et son regard acéré sur les petites choses du quotidien, décrit avec un luxe de détails qui pourraient ennuyer, mais qui, au contraire, en deviennent passionnants, transformant le récit en véritable saga. Un livre émouvant, une héroïne déchirée, qui tente de se trouver dans les années cinquante.

Colm Tóibín : Brooklyn, Le Livre de Poche no 37716, Paris, 2024, 384 p.

2024

2023

2022

pour le plaisir et bien d’autres choses…

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