Une comédie grivoise et tendre

On est ici loin, très loin des Rougon-Macquart. Il a fallu, pour que cette nouvelle existe, la grande fatigue de l’auteur en juillet 1876. Il a abandonné l’écriture des derniers chapitres de « L’Assommoir », pour aller se reposer avec sa famille et celle de son éditeur dans un petit port de Bretagne. Mais n’échappe pas à la littérature qui veut. Profitant du farniente bienvenu en bord de mer, voilà que le bleu du ciel bouscule le noir charbon de l’oeuvre du chef de file du naturalisme et impose un délicieux bijou, « Les Coquillages de M. Chabre », l’histoire d’un couple dépareillé, qui allie la beauté évaporée d’Estelle, la jeune épousée de 18 ans, à la lourdeur de son vieux mari, 45 ans, M. Chabre. Riche et un peu pingre, celui-ci n’a qu’un désir, être père. Mais après quatre ans de mariage, le ventre de la blonde Estelle reste désespérément plat. M. Chabre consulte son médecin, qui lui conseille un séjour en bord de mer où il se nourrira exclusivement de coquillages et autres produits marins, lui promettant ainsi un retour à la fertilité. 

Ravi, M. Chabre file vers le nord de la France, où il cherche un hôtel peu coûteux dans un village sans attrait, où l’épouse risque de s’ennuyer. Mais tous deux croisent Hector, jeune gaillard d’une vingtaine d’années, sculpté comme un athlète, d’une grande gentillesse et d’une adorable timidité. 

M. Chabre déteste la mer, il reste toujours à bonne distance des vaguelettes, alors qu’Estelle s’en va batifoler dans les eaux salées avec un bonheur communicatif. Lors d’une nage plutôt sportive, elle rencontre Hector, habitant de la région, qui lui fait apprécier les beautés du lieu. Une amitié pudique s’installe entre eux, mais la pudeur finit vite par s’envoler, sous les coups de boutoir du désir. Le garçon est tombé amoureux de la délicieuse naïade. Balourd à souhait, le mari gobe ses crustacés avec appétit – d’ailleurs, Hector lui en offre chaque jour, car il s’y connaît en bons coins pour la pêche, où l’accompagne Estelle, qui adore se baigner et nager. 

Un soir, alors que la marée les prend au piège – sans doute calculé par Hector qui connaît parfaitement les mouvements de la mer –, les tourtereaux sont coincés dans une grotte : «  La mer montait, avec un large bruit de caresse. On aurait dit une voix de passion, quand la vague battait le sable ; puis cette voix s’apaisait tout d’un coup, et le cri se mourait avec l’eau qui se retirait, dans un murmure plaintif d’amour dompté . »

Au-dessus de la grotte, M. Chabre avale tout cru ses coquillages.

De retour à Paris, Estelle accouche neuf mois plus tard d’un garçon. Satisfait, M. Chabre s’en ira féliciter le médecin pour ses bons conseils.

Dans ce bref récit, Zola reste Zola. Il offre aux lecteurs des pages poétiques, soutenues par une écriture délicate et ironique. Il moque hardiment le bourgeois engoncé dans ses certitudes, que la beauté et l’humour n’ont jamais effleuré, ridiculisant dans le même temps, les croyances médicales de l’époque. Particulièrement savoureux.

Emile Zola : Les Coquillages de M. Chabre, nouvelle, Éd. Joca Seria, Nantes, 2011, 63 p.


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