Quand le macadam s’exprime

Au bénéfice de plusieurs formations, Jolanta Amaudruz prend le pseudonyme un peu niais de Jade, pour écrire « Aventure street art en Suisse », une bible du genre, richement illustrée. Elle arpente le pays, où elle découvre l’incroyable diversité du graffiti dans tous ses états. Le livre débute au Locle, devenu plaque tournante proposée aux artistes qui veulent bien laisser leur marque contre les façades mornes de la petite cité horlogère. Il en résulte un Exomusée, consacré au street art. Et dorénavant, une bourgade vivante, pleine de surprises et d’un charme infini, dont les œuvres ne cessent de se développer, d’envahir les façades, de déborder au-delà des murs de la ville. L’Exomusée propose des visites guidées en trois langues. Pour qui est sensible aux arts plastiques, ladite Mère commune est incontournable. D’autant que plusieurs œuvres s’inspirent de l’horlogerie.

L’autrice s’est ensuite rendue à Bienne, à Neuchâtel, avant de découvrir les murs d’Yverdon-les-Bains, de Lausanne et ceux des rives lémaniques jusqu’à Genève et Valais. Partout, ce sont des tableaux gigantesques qui enluminent les façades. Des créations qui souvent, s’inspirent de la bande dessinée et des mangas. Nul besoin de mots, même si parfois des onomatopées s’échappent des fresques, en diverses langues. Là où un urbanisme dépourvu d’harmonie règne, les graffeurs et autres peintres de rue débarquent avec tambour, trompettes et pinceaux vengeurs. Il en résulte un extraordinaire foisonnement de thèmes et de couleurs.

Suisse alémanique, Tessin, Jade a ratissé large. Elle a relevé les démarches politiques, écolos, ou, comme à Frauenfeld, devenue « la ville d’art urbain la plus colorée et la plus cool », grâce à deux artistes locaux, Monika et Marco Niedermann un lieu qui a permis de révéler « des street artistes d’exception, tels Bane, Chroméo, Dome » et d’autres. 

Le Tessin accueille même des reproductions de tableaux célèbres, comme, à Lugano et à Maroggia. Ce sont les œuvres d’un spécialiste du genre, l’Italien Andrea Ravo Mattoni, qui se fait un plaisir enivrant de sortir la peinture des musées, pour l’offrir à la vue et à l’appréciation de tous. Ou quand la culture fait le trottoir pour le bonheur commun.

Les Grisons ne sont pas épargnés, eux aussi pris d’assaut par un art qui a réinventé… l’art de vivre baigné dans une allégresse bon enfant.

Un peu d’histoire

Si le XXIe siècle apparaît déjà comme celui qui a permis aux arts de rue de s’exprimer pleinement et d’y gagner des lettres de noblesse, il n’en fut pas toujours ainsi au siècle dernier.

La révolution écrasée dans l’œuf des revendications de 1968 (merci de Gaulle) avait donné la parole aux murs de Paris, qui s’étaient alors couverts de pamphlets, interpellations, réflexions, slogans et autres pensées en tout genre. 

Souvent traqués, bon nombre de graffeurs ont été jugés dans plusieurs pays pour dégradation de biens publics, les bâtiments n’étant pas leurs seuls supports, mais aussi les trains, le métro, les tunnels, etc. Rappelons que les graffitis apparaissaient déjà durant l’antiquité et même à Tikal au Guatemala. 

Ils ont aujourd’hui leur grammaire, leur vocabulaire spécifique, ils ont donné lieu à une culture à part entière et à de grands artistes, que l’on pense au mystérieux Bansky, profondément anticapitaliste et célèbre depuis des décennies, dont le nom aurait été dévoilé récemment par l’agence Reuters. Une littérature spécialisée est désormais consacrée au sujet.

Au-delà des graffitis, la culture du macadam s’est développée, embrassant les disciplines telles que théâtre, danse, acrobatie, musique, etc. Une manière originale de mettre la culture à la portée de tous, et non pas aux seuls milieux favorisés qui se retrouvent entre eux dans les théâtres, les salles de concert, les musées.

Vous l’avez compris : empoignez votre petit baluchon pour plusieurs virées au grand air des arts de la rue.

Jade : « Aventure Street art en Suisse », Ed. Favre, Lausanne, 2025, 396 p. ill


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