La dystopie la plus noire

On y est : la Méditerranée n’est plus qu’un cloaque, plus de vie marine, plus rien à en tirer et donc impossible de s’y baigner. Ça n’est guère mieux du côté des océans. À New York, il pleut de l’acide. Au robinet des pauvres bougres qui essaient de survivre, l’eau n’est potable que de manière rare et aléatoire. La résistance aux antibiotiques est désormais un fait avéré. Mieux : la population est sciemment empoisonnée, les riches vivent dans des quartiers fortifiés, gardés par des mercenaires armés. Les communautés de privilégiés se moquent bien de la misère, sévèrement tenue à l’écart. Le gouvernement américain est désormais dirigé par de grandes entreprises, qui ont d’autres projets que tenter de sauver les citoyens lambdas. Ces derniers comprennent vite qu’ils n’ont plus le moindre espoir, fût-ce une légère amélioration de leur situation qui se rapproche de la déchéance absolue.

« Le Troupeau aveugle » de l’Anglais John Brunner est le troisième opus d’une fresque en quatre volumes, tous lisibles indépendamment les uns des autres, dont le thème général raconte une fin potentielle de la civilisation. Il cumule d’ailleurs tous les ingrédients qui ont fait le succès de la série, et qui reviennent de manière obsessionnelle : pollution, violence raciale, surpopulation, fracture entre très riches et misérables laissés à l’abandon, soins quasi inexistants, nourriture très rare, et déjà le péril informatique – l’auteur l’a pourtant écrit au tout début des années 70. Ce roman est considéré, dans les sphères de la science-fiction, comme le plus désespéré des romans dystopiques. Il fait office aujourd’hui de véritable révélateur. Les lecteurs y discerneront le miroir d’une actualité qui prépare au pire.

Dans cet univers, qui a pris les traits de l’enfer au quotidien, un universitaire, Austin Train, a pourtant mis beaucoup d’énergie pour alerter les décideurs contre le délitement de la société qui se mettait en place. Personne n’a prêté attention à ses alertes, mais il est traqué comme une bête enragée. Pour les populations rescapées en manque de tout, il n’y a d’autre alternative que la lutte terroriste. L’horreur prend ses quartiers, les combats armés des révoltés sont désespérés, les ravages abominables. C’est la mort à grande échelle, jusqu’à l’incendie de tout l’est des États-Unis, visible depuis l’Europe. 

Si vous appréciez la SF et préférez les doux romans chargés d’espoir, relisez « 1984 » ou « Le Meilleur des mondes » !

John Brunner : Le Troupeau aveugle, roman, Paris, Le Livre de Poche 7207, 2022, 537 p.


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