Une catastrophe au long cours

Avec un sous-titre évocateur, « Une catastrophe insaisissable », les deux chercheurs Laurent Coumel et Tatiana Kasperski, dressent un bilan de la situation nucléaire de la Centrale Lénine, 40 ans après son explosion. 

Après mensonges et cachoteries imposés à l’époque par les gouvernements de Moscou et des pays européens sur les conséquences de la catastrophe, les décisions tardives de la reconnaissance du drame, la pollution par les nuages radioactifs qui ne se sont pas arrêtés aux frontières des nations du bloc occidental, et les centaines de milliers de victimes locales (Ukraine, Russie et Biélorussie) qui n’ont eu droit ni à la reconnaissance, ni à un solide soutien de la part des autorités, ce petit essai permet au lecteur de mieux situer les tenants et les aboutissants d’un événement qui n’en finit pas de se rappeler à nous. Tant d’années ont passé. Les dossiers déclassifiés – côté Ukraine seulement –, analysent les heures, les jours, les mois qui ont suivi un désastre devenu catalyseur de la chute de l’URSS. Il montre aussi qu’un nettoyage superficiel et très incomplet de la Zone a été mal organisé, et souligne qu’une enquête épidémiologique n’a pas eu lieu : les gouvernants de Biélorussie et de Russie ont tout simplement posé une chape de plomb sur l’événement, le réduisant à un incident. Pourtant, la Biélorussie paie encore un lourd tribut à Tchernobyl. L’Ukraine seule se souvient et alerte encore médias et opinion publique. Il est très instructif de constater comment la mémoire a été, et est encore, instrumentalisée, figée, et que les femmes liquidatrices, par exemple, sont gommées de cette histoire. 

En France, bien que le discours officiel valide le développement du nucléaire, « énergie propre » (!), la question de l’enfouissement des déchets reste une plaie purulente non résolue. Sous l’impulsion d’Angela Merkel, après le drame de Fukushima, la décision a été prise d’arrêter l’ensemble des réacteurs nucléaires sur le territoire national.

C’est finalement le domaine culturel qui s’est le plus engagé contre le nucléaire et l’oubli de ce drame. La littérature et ses déclinaisons, la BD, les séries et jeux vidéos, ont remis en lumière les dangers du nucléaire, alertant au fil des ans, une population manipulée par les informations partielles ou fausses, égrenées par les dirigeants. Néanmoins, la BD la plus lue en France, « Un Printemps à Tchernobyl » d’Emmanuel Lepage fournit des informations complètement erronées concernant les victimes, prouvant à quel point la vérité concernant ce désastre reste difficile à cerner. 

En 2016, il est claironné, via les médias, que l’Arche de confinement, censée protéger pour un siècle le 4ème réacteur, dont le sarcophage datant de 1986 est fissuré, est mise en place. Les travaux de finition permettent, en 2019, de la rendre opérationnelle. Ainsi, ce haut lieu de protection contre une nouvelle apocalypse permettra-t-il de neutraliser et démonter le 4ème réacteur. Le monde applaudit. 

Or, en février 2025, l’Arche est perforée par une frappe de drone, dans le cadre de la guerre entre l’Ukraine et la Russie. L’AIEA annonce alors que le coffrage ne remplit plus son rôle de confinement. 

D’autre part, les soldats russes ayant débarqué à Tchernobyl en 2022, ont creusé des tranchées dans la tristement célèbre forêt rousse, brûlée en 1986. Depuis lors, ces militaires souffrent de syndromes d’irradiation. Ils ne sont pourtant restés sur place qu’un mois. 

En finira-t-on un jour ? C’est peu probable, puisque les terres de la Zone resteront contaminées durant… 24.000 ans.

Coumel, Laurent ; Kasperski, Tatiana : Tchernobyl, la mémoire atomisée ? Paris, Ed. JC Lattès, 2026, 112 p.


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