Ode à la vie

Curieux paradoxe que ce roman polonais, qui chante la vie bien que les tueries soient au programme. Les victimes sont d’abominables chasseurs sans foi ni loi – pléonasme ? – qui n’éprouvent qu’un plaisir, massacrer le monde animal.

L’histoire se déroule aux environs d’un village situé à la frontière de la Tchéquie, dans un hameau décentré de sept maisons, trois habitants permanents et quelques résidents vacanciers durant la belle saison. Les hivers sont interminables, mais Janina Doucheyko, ingénieure des ponts et chaussées retraitée pour raison de santé, s’y est installée sans regret. Elle vit entre ses deux chiennes, « ses petites filles » qui seront tuées par ces « salopards de braconniers » – Madame Doucheyko n’a jamais mâché ses mots. 

Solitaire, elle est passionnée d’astrologie, du poète et peintre William Blake et de la nature avec ses biches de Tchéquie, chevreuils, renards, sangliers, grives, pies, chauves-souris, martres, etc. Elle enseigne l’anglais une matinée par semaine à l’école du village. Et s’entend bien avec l’un de ses voisins, Matoga, mais déteste Grand Pied, l’autre voisin, atroce personnage aussi méchant que laid, qui est retrouvé mort un matin, étouffé par un os de biche. 

C’est le début d’une mystérieuse vengeance de la faune locale : sur les lieux des crimes suivants, on relève les traces de divers animaux, toutes les victimes ayant été chasseurs. La police piétine, on évoque de vieilles légendes où les animaux s’en prennent à leurs bourreaux. Madame Doucheyko arpente la région avec son Toyota Samouraï, observe la nature et dénonce systématiquement les abus des hommes contre les animaux. On la traite de vieille cinglée, elle n’en a cure et intervient même en plein sermon du curé, qui vante le travail de ces tueurs de la nature – lui-même étant une de ces brutes qu’elle combat avec ses moyens. 

Une nuit, elle est éjectée d’une scène de chasse illégale par un commandant de police qui sera retrouvé peu de temps après, le crâne défoncé au fond d’un puits. 

Hormis les scènes sanglantes, le roman décrit de grandes amitiés, notamment à l’ombre de William Blake, un bal costumé plutôt excentrique et des repas partagés – où l’on sent, par exemple, le fumet de la soupe à la moutarde !

La chute du récit est une pure exaltation pour les lecteurs rebelles, amoureux de la nature et de la justice. Les animaux sauvages participent du charme de ce roman et Madame Doucheyko apparaît comme une féministe pure et dure. L’écriture est empreinte d’ironie et le regard de l’auteure sur la Pologne ne manque jamais de piquant. A ne pas rater. Rappelons que le livre a reçu en 2018 (remis en 2019) le Nobel de littérature. Et quelques autres.

Olga Tokarczuk : Sur les ossements des morts, roman, Ed. Libretto, Paris, 288 p.


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