Les Helvètes s’en pourlèchent les babines

Fabuleuse aventure que la saga du chocolat, qui a débuté chez les Aztèques et les Mayas, a traversé l’océan pour devenir chez les sévères Helvètes une récompense, puis un péché mignon qui frappe même l’armée !

Très gros consommateur, chaque citoyen suisse mangerait douze kilos de chocolat par an. Les Français et les Belges traînent la langue loin derrière. « La Suisse s’est-elle chocolatée pour adoucir ses mœurs luthériennes et calvinistes, ses rigueurs comptables et bancaires, sa conception de la guerre déjà humanisée par la Croix-Rouge ? » interroge Gilles Fumey dans Le roman du chocolat suisse

Dans l’Amérique fraîchement découverte, « le xocolatl est un breuvage à base de fèves de cacao moulues, auquel on a ajouté du piment, du miel et de la vanille, qui sert de boisson rituelle lors de cérémonies publiques », ou comme monnaie d’échange. Ramenée en Europe dans la cour des grands, la mystérieuse boisson séduit les princesses et les femmes de noble rang. On est encore loin de la Suisse, et le xocolatl va devoir affronter les religions qui se mêlent un peu trop de la vie quotidienne des citoyens. Or, ce sont les tyranniques religieux qui vont se plier à la force tranquille de la petite fève transformée en boisson des dieux. Les puritains de Genève ne pourront rien contre ce chocolat qui s’est faufilé partout sous l’étiquette médicament « doué de vertus exceptionnelles » pour mieux régner sur les esprits et se laisser savourer. D’ailleurs, les horlogers en sont friands ! Du côté des cathos, les papes ne condamnent pas le chocolat « laissant aux théologiens le soin de le faire adopter en ergotant sur sa place dans le jeûne et le carême. » 

De la pharmacie, il passe dans les confiseries. Par l’Angleterre notamment, où la famille Fry transforme la fève en pâte à cacao et invente en 1847 la fabuleuse tablette de chocolat que les Suisses nomment toujours « plaque ». Le 19ème siècle voit la mise en place d’une véritable industrie chocolatière. Apparaissent des noms qui resteront inscrits dans la saga du chocolat : François-Louis Cailler, formé à Turin, et Philippe Suchard, qui, après un tour du monde et un apprentissage à New York, ouvre à Neuchâtel une fabrique de chocolat restée célèbre. C’est un avant-gardiste, il a déjà compris, avant l’heure, le rôle essentiel de la publicité. Et, grâce à la presse hydraulique, le chocolat peut se transformer en beurre de cacao, c’est l’entrée dans l’ère industrielle. Restera l’apport du lait, produit paysan par excellence, qui installera définitivement le succès du chocolat en Suisse grâce à Daniel Peter, qui épousera une fille Caillé. Le petit monde chocolatier tourne rond, il ne cesse de se développer autour de noms qui, aujourd’hui encore, font saliver les croqueurs de choc : Nestlé, Kohler, Lindt, Villars, Sprüngli, etc.

Il y eut quelques échecs, beaucoup de succès, des délocalisations à l’étranger, une fabuleuse variation du produit. Et là, on s’interroge : la culture du cacao est fragile, pourra-t-on, par des manipulations génétiques, l’importer sous nos latitudes ? Et que dire du demi-million d’enfants qui travaillent dans les plantations ? Et puis, le chocolat est-il encore un produit si pur qu’on le croit ? Qu’en est-il de la « technicisation et la chimisation de la production avec produits concentrés, extraits, reconstitués, colorants, conservateurs, édulcorants, émulsifiants… » ? Du xocolatl aux images sur Facebook, notre péché mignon que l’armée elle-même ne dédaigne pas, serait-il en danger ? « L’avenir n’est pas écrit », affirme l’auteur, qui mérite un détour, tant son livre est riche d’informations, parfois rocambolesques, d’où le titre : Le roman du chocolat suisse.

Gilles Fumey : Le roman du chocolat suisse, Pontarlier, Fleurier, Ed. du Belvédère, 2013, 128 p.

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