historique


20 ans de la collection « Lieu et temps », une belle histoire improbable

Le premier livre de la collection « Lieu et Temps », L’ombre où m’attire ta main, paru en 2001, portait la signature de la regrettée Monique Laederach. J’ai des souvenirs à la fois vagues et précis du lancement de cet ouvrage. C’était au creux du vallon de la Serrière dans un pittoresque café adossé au pont Berthier (le Café du Pont, fermé en 2016). Ici, et pas ailleurs, dans le profond berceau des usines Suchard, car l’autrice avait choisi « cette gorge insalubre habitée par les plus démunis des travailleurs aux fabriques » comme cadre de sa fiction. Fiction, parce Monique Laederach disait de ce récit d’un amour impossible qu’il « a l’air autobiographique, mais ne l’est pas ». C’était le début de l’été, fin juin, une période un peu bizarre, si près des vacances, pour lancer un livre. C’est que les initiateurs de cette collection attachaient une importance symbolique, liée aussi à la volonté de s’écarter un peu de la masse des nouveautés, à ce que l’ouvrage fût célébré au solstice d’été.

En vingt ans, les mémoires flanchent. Les souvenirs s’estompent, se brouillent et se contredisent. Il est toutefois possible, en rassemblant de rares documents épars et en sollicitant quelques personnes, de retracer les origines de la collection « Lieu et Temps ». J’ai ainsi frappé doucement sur les fronts de l’ex-député Bernard Matthey, de l’ex-conseiller d’Etat Thierry Béguin et de l’ex- conservateur du Musée d’Histoire de Neuchâtel, l’historien Jean-Pierre Jelmini. On peut dire qu’ils sont tous les trois, d’une manière plus ou moins directe et consciente, à l’origine de la collection Lieu et temps qui marque son vingtième anniversaire en 2021.

Un député iconoclaste

Voici l’histoire. Le très actif et remuant ex-député libéral Bernard Matthey avait déposé au Grand Conseil, en 1995, un projet de loi visant à modifier la loi sur l’encouragement des activités culturelles. Il souhaitait ainsi réformer la pratique de l’Etat en matière de décoration artistique des bâtiments officiels. « C’est presque toujours une œuvre plastique ou picturale qui est choisie et que l’on implante dans le bâtiment ou à proximité de l’ouvrage construit », regrettait-il, proposant d’« élargir le bénéfice du pour cent artistique à d’autres domaines des arts et de la culture ». Plutôt qu’une sculpture ou une fresque murale, l’Etat commanderait un court métrage, une création musicale, une pièce de théâtre, un roman...

Il est clair qu’une telle idée ne pouvait que rencontrer la ferme opposition de la Société neuchâteloise des peintres, sculpteurs et architectes. Malgré son abord sympathique, d’autres arguments militaient contre elle, en particulier la difficulté de lier une construction nouvelle à une œuvre musicale ou littéraire. Deux ans plus tard, dans sa séance du 25 juin 1997, sur proposition de sa commission législative, le Grand Conseil écartait la proposition de Bernard Matthey par 67 voix contre 27. Projet de loi enterré, certes, mais quelque chose devait naître tout de même de ce naufrage parlementaire. Au cours du débat, le conseiller d’Etat Thierry Béguin, chef du Département de l’instruction publique et des affaires culturelles, s’il rejetait le projet, se disait ouvert à d’autres moyens de promotion de la création culturelle. Dans un article paru dans « Réalités neuchâteloises », Bernard Matthey avait suggéré de désigner « une personnalité neuchâteloise » pour écrire son « journal de l’année », lequel ferait ensuite l’objet d’une publication. « Voilà une idée intéressante, s’exclama Thierry Béguin, et que nous sommes prêts à examiner sérieusement dans le cadre du budget des affaires culturelles ».

Plutôt des gens de plume

Ce n’était pas promesse en l’air. Dans un rapport officiel sur l’encouragement des activités culturelles datant de novembre 2004, au chapitre des « réalisations récentes », il est fait mention du « lancement d’une collection littéraire, en 2000, en collaboration avec l’Association d’aide à la création littéraire ». Bien sûr, nous ne sommes pas passés d’un coup de baguette magique du projet d’une sorte de panégyrique historique officiel de personnalités neuchâteloises à un projet de collection littéraire constituée d’écrivains neuchâtelois. Disons que l’idée de Matthey, réorientée par Béguin vers la commission consultative de la culture, première du genre, en est finalement ressortie sous des habits neufs. Le grand artisan de cette métamorphose s’appelle Jean-Pierre Jelmini. Il avait proposé de soutenir la production d’un volume annuel dont la rédaction serait confiée à un auteur neuchâtelois, prévoyant une somme de 10'000 francs pour l’écrivain et 1000 francs pour un artiste choisi par l’auteur afin d’illustrer la couverture. Ces propositions avaient été avalisées par cette commission consultative, puis par le conseiller d’Etat en charge de la culture. Sollicitons des gens de plume plutôt que des gens à plumes, si l’on ose dire, des femmes et des hommes qui vivent difficilement de leur art plutôt que des notables enluminant leur parcours.

La mise en œuvre de ce projet a été confiée à une association indépendante de l’Etat, en partie financée par le budget culturel. Jean-Pierre Jelmini a ensuite assumé la première présidence de l’Association pour l’aide à la création littéraire (AACL). La participation de l’Etat consistait à financer, pour une durée renouvelable de cinq ans, le lancement de l’ouvrage (conférence de presse, présentation, apéritif dinatoire), la Loterie romande subventionnant par ailleurs une part essentielle des coûts de la collection. Cette implication de l’Etat, très marquée au début, le conseiller d’Etat Thierry Béguin ne se contentant pas d’être présent, mais parlant publiquement de l’ouvrage paru, n’a pas survécu au départ de ce magistrat en 2005. Les quatre premiers titres de la collection (Monique Laederach, Jean-Bernard Vuillème, Roger Favre et Hélène Bezençon) étaient imprimés à Saint-Blaise (imprimerie Zwahlen), à charge pour l’association d’en assurer la promotion et la diffusion.

Un éditeur dans le bateau

Cette manière de fonctionner a assez vite trouvé ses limites. Une évolution importante s’est ainsi produite sous la présidence de Pascal Antonietti. L’idée sympathique de lancer l’ouvrage à l’équinoxe d’été, en décalage complet avec le marché du livre, a été remise en question et le lancement recadré au printemps, exceptionnellement à l’automne ; surtout, dès 2005, l’AACL a confié le travail d’édition et de diffusion aux Editions d’autre part. L’AACL, qui continue de choisir l’écrivain sollicité et de prendre des initiatives promotionnelles ou autres, s’est liée par une convention avec les Editions d’autre part. Cette professionnalisation de la démarche éditoriale, inaugurée en 2006 avec NE, de Jean-Pierre Bregnard, s’est avérée profitable pour les auteurs et pour la pérennité de la collection elle-même. Dans la foulée, la Bibliothèque de La Chaux-de-Fonds a accepté d’aider au financement de la collection, à côté de la LORO, à condition que les écrivains lui remettent leur manuscrit.

Toujours fidèle à l’inspirante contrainte initiale, à savoir une référence à un lieu neuchâtelois et à la notion de temps, la collection de l’AACL a pris de la bouteille en vingt ans. Elle constitue non seulement un précieux témoin de la vitalité et de la diversité de la création littéraire dans le canton de Neuchâtel à la fin du 20e siècle et au début du 21e, mais encore, au fil du temps, un panorama générationnel de la manière dont les écrivains et écrivaines envisagent leur lien avec ce canton, qu’il s’agisse de leur origine, de leur enfance, d’une période quelconque de leur existence ou encore de leur imaginaire. Autrement dit, plus le temps passe et plus la collection « Lieu et temps » se bonifie et se justifie dans le flot incessant des publications nouvelles.

Jean-Bernard Vuillème