13. là où Couturier considère qu’il y a trop de flics en ville

Le problème avec les villes tranquilles, c’est que la moindre histoire prend des proportions gigantesques. Les habitants s’imaginent vivre un instant exceptionnel comportant les risques et les héroïsmes générés par les plus grandes catastrophes. Chaque citoyen devient un héros potentiel ayant réagi avec sang-froid devant la baisse des températures due à un hiver précoce, à la chute d’une cheminée par jour de tempêtes ou le déraillement inopiné du tramway. Quelques blessés transportés aux urgences avec des foulures, et dans le cas le plus inquiétant, un bras cassé. La gravité s’abat et marque les visages comme si chacun d’eux était détenteur d’un secret ou d’une confidence. Aux tables des repas, dans les restaurants ou dans les bars, s’échangent des sous-entendus, et même parfois, un mari ou une femme n’ose divulguer sur l’oreiller, le mystère qui lui a été confié discrètement entre la poire et le fromage.

La nouvelle de l’accident de Jean Smart ébouriffa fortement les âmes. L’attaque du météorite occupa les esprits. L’article était circonstancié, précis et augmenté d’un communiqué de l’agence spatiale. Il n’y avait rien à redire, mais la plupart des lecteurs trouvèrent déplacé l’impression d’une image étirée, gueule ouverte, représentant le directeur avec en dessous le slogan d’un alcool à base d’artichauts. Un tel hommage était à l’évidence de fort mauvais goût.

Rapidement, de nombreuses théories furent échafaudées afin d’expliciter cet outrage. Les plus audacieux imaginèrent la vengeance d’un cuisinier renvoyé par la famille dans les mois précédents, d’autant plus que ledit marmiton était d’une provenance indéterminée et d’une pigmentation prononcée. Les plus sensés évoquèrent la possibilité d’une erreur des typographes. Les plus inquiets scrutaient le ciel en redoutant l’arrivée d’une nouvelle étoile filante. Les plus pragmatiques s’essayaient aux calculs statistiques afin de vérifier la probabilité qu’un corps céleste leur joue un mauvais tour. Les plus illuminés y virent un signe et jouèrent à la loterie de manière déraisonnable. Les plus sereins cachèrent leurs inquiétudes et les plus soucieux tinrent une réunion secrète afin d’évaluer les conséquences économiques de cette tragédie.

La principale qualité des villes tranquilles est de vite oublier les drames. Rapidement, la population vaque à ses travaux en patientant jusqu’au prochain dérèglement du monde. Tout redevient normal jusqu’à se réjouir sincèrement du corso fleuri et du feu d’artifice de la fête nationale.

Il en allait autrement pour Couturier. Soudainement, il avait vu son intérêt diminuer à propos de cette affaire de têtes coupées et avait reporté son attention, d’abord à Ginette, puis à une observation réalisée au journal. Ce jour-là, les fonctionnaires assermentés étaient au nombre de dix-sept. Ce qui, dans le  bureau du directeur, faisait l’équivalent d’environ un virgule trois flics au mètre carré, sans compter ceux qui étaient positionnés sur le toit.

Une autre chose le préoccupait. En revenant le long du canal, il n’avait pas retrouvé le pont qu’il empruntait régulièrement et avait été contraint de remonter très loin en amont jusqu’à trouver un passage à gué. Il s’était mouillé les chaussettes. De retour à sa maison, l’ouvrage était de nouveau à sa place. Il avait inspecté les fondations et le tablier, mais n’avait relevé aucune marque qui eut pu permettre la supposition que celui-ci avait été déplacé dans l’intervalle. Cet édifice pesait au bas mot dans les deux-cents tonnes, pourtant il se révélait potentiellement erratique.

Arrivé à l’étage, il constata que Ginette était déjà partie pour son numéro de danse au cabaret des « demoiselles décoiffées ». La baignoire lui tendait les bras et il ne résista pas. S’il ne s’endormait pas dans l’eau, il aurait le temps de rejoindre l’établissement de plaisir, de regarder le dernier passage de son amour sur scène et de la raccompagner à la maison après la dégustation d’une délicieuse camomille. Il eut le sentiment d’être heureux, comme lorsqu’un maquereau se comporte en gentleman et offre des douceurs à sa danseuse. 

Il se coula dans le bain et se dit que, quand même, un virgule trois flics au mètre carré, ça faisait trop.

Il est vrai que depuis quelque temps, la situation s’était tendue dans le pays. Une sorte de pauvreté se répandait partout. Pas une de ces pauvretés méchantes qui abandonnent ses cadavres dans les fossés. Non, une pauvreté rampante. Un malaise qui s’insinue dans les cœurs avec un profond sentiment d’injustice. De fait, les pauvres naturels sont habitués, en conséquence il est préférable de se méfier de ceux qui le deviennent pour la première fois. Les petites classes moyennes craignent plus que d’autres les temps où il faut se serrer la ceinture. Elles vivent l’expérience du dénuement, même temporaire, comme une trahison. Elles ont investi leur confiance chez des hommes politiques raisonnables et attendaient en retour, ce confort qu’elles jalousent aux riches. La rancœur devient une colère et cette colère pourrait devenir un raz-de-marée si personne n’y prend garde. La première mesure de protection des dominants est de renforcer les forces de l’ordre en se montrant ferme au moindre éclat. Une fois la puissance démontrée, il suffit d’attirer les regards sur un panel de boucs émissaires. Les étrangers ou les religions minoritaires font très bien l’affaire. Par la grâce du hasard, parfois, les deux conditions se trouvent réunies dans une même personne.

En définitive, cette foule de « primo pauvres », ou croyant l’être devenus, protège la barrière de leurs jardins en suivant des étendards patriotiques. Quant aux vrais démunis, victimes des premières répressions, ils se cachent dans le dédale des quartiers populaires. Leurs maigres soutiens politiques, vilipendés par les éditorialistes vont de défaites en défaites, accumulent les revers électoraux et doutes eux-mêmes des jours heureux.

L’État conserve sa cohérence, les affaires continuent et la société reste bien partagée entre les méritants et les imméritants.

Couturier constata que ce processus régulateur en était dans sa première phase, soit le nécessaire renforcement de la police. Cela expliquait, d’abord, la pléthore qui avait envahi l’imprimerie, mais surtout le niveau d’incompétence rare des protagonistes. Il n’était pas explicable autrement, qu’un idiot, ressemblant au « Bibendum Michelin », ait liquidé une pièce à conviction sur la scène du crime. Dans le carton, sous le vomi, se trouvaient peut-être des éléments permettant de résoudre une partie ou la totalité de l’énigme des têtes coupées. À cette heure, l’indice avait été incinéré. Un instant, il imagina le moustachu complice s’arrangeant pour faire disparaître des preuves, mais il se souvint de l’air niais et suffisant du fonctionnaire, alors il écarta définitivement cette hypothèse.

Trop de flics au mètre carré empêchent toujours la révélation de la vérité et la réalisation de la justice.

À bien y réfléchir, il en déduisit que le seul endroit où il pourrait fuir ses collègues serait son bureau, puisque personne, hormis l’homme au chapeau noir, n’en connaissait l’existence. Il trouva amusant d’échapper aux cognes en s’enfermant dans un commissariat. Plus tard, il se demanda où tous ces pandores étaient logés. Ne trouvant pas la réponse, il supposa un camp dressé dans la forêt ou sur un chantier industriel. Il songea à l’usine d’aluminium en construction, espace d’un large périmètre permettant en toute discrétion l’établissement de latrines et de baraques provisoires.

À la première opportunité, il s’informera auprès de l’homme du ministère.

Le temps passait et le moment d’aller prendre Ginette approchait. Il sortit de la baignoire, s’agrippant aux rebords et saisit la serviette en coton. Il frotta vigoureusement sa peau, attrapa ses vêtements et s’habilla. Ne sachant s’il devait se munir d’une gabardine, il jeta un rapide coup d’œil par la fenêtre.

Il ne pleuvait pas, mais un détail attira son regard. Devant le muret du canal, à gauche du pont, se tenait un cheval. L’animal regardait dans sa direction comme s’il cherchait quelque chose qu’il ne trouvait pas. Désappointé, il renâcla, frappa le sol de son sabot et trottina jusqu’au coin de la rue où il disparut.

Peu après, habillé et propre, Couturier sortait de chez lui.

Devant la maison, à l’endroit où s’était tenu l’étalon, flottait cette délicieuse odeur qui plaisait tant à l’inspecteur. Il s’y attarda un instant, puis reprit sa route, traversa le pont et suivit le dédale de rues menant au cabaret des Demoiselles décoiffées.

Alors qu’il approchait de l’entrée, deux silhouettes se détachèrent du mur, se séparèrent en formant une sorte de pince qui allait bientôt se refermer sur lui. Il eut l’intuition d’un danger. Prudemment, il ralentit son pas, redressa le dos et, aux aguets, banda tous les muscles nécessaires. D’un rapide coup d’œil, il avait évalué celui qu’il faudrait frapper en premier, comment mettre au sol le second et la ruelle étroite qui présentait le meilleur chemin de fuite. Instantanément, il se remémora toutes les figures de combat rapproché enseignées à l’école de police. Avec fierté, il se souvint que sur un tatami, il était toujours resté le meilleur. Les pavés étaient légèrement humides et il devrait tenir compte du risque des glissades dans l’exécution des gestes de défense. Il crispa ses doigts de pieds afin qu’ils remplissent au mieux la cavité de ses chaussures. Il entreprit le contrôle absolu de sa respiration qu’il domina sans problème. Il était prêt, l’affrontement pouvait survenir à tout instant. Il resterait maître du terrain pour autant que les autres ne furent pas équipés de révolvers. Sa gorge se contracta, car soudainement il se rappela que le sien dormait tranquillement dans le tiroir de la table de nuit, à côté de la boîte de préservatifs et du lubrifiant. Les deux armoires à glace étaient maintenant à moins de deux mètres. Celui de droite, gardant une main proche de la poche latérale de son manteau, l’apostropha. 

– Police, vos papiers, pas de gestes brusques.

Couturier s’exécuta, hésita un instant à présenter sa carte de police, puis choisi simplement sa carte d’identité qu’il tendit à l’homme de gauche, un être ramassé sur lui-même, comme si le trop de muscles débordait des habits et courbait la colonne vertébrale vers le sol.

C’était une ébauche d’athlète que la nature avait contraint à la médiocrité bedonnante. Malgré sa taille, il était évident qu’il ne pourrait jamais participer à un décathlon et que ses prétentions sportives étaient limitées à la réalisation régulière d’une flexion sur le côté afin de réussir à franchir l’étroitesse de certaines portes. Pour assombrir encore le tableau, le génie ne brillait pas dans son regard et ses seules illuminations spirituelles et musculaires devaient être la pratique du bowling. Toutefois, Couturier l’estima comme le plus dangereux du simple fait que les cons sont toujours imprévisibles.

– Couturier ?  Il est où le prénom ?

– Je n’ai pas de prénom.

– Et minus, tu me prends pour un con ?

L’inspecteur fut tenté de répondre par l’affirmative, mais il se ravisa.

– C’est une singularité, je dois être le seul du pays.

Le patibulaire, s’adressant à l’homme de droite.

– René, t’entends René, il me prend pour un con.

La situation devenait inextricable et présentait le risque de se terminer par une tentative de tabassage à l’abri des regards.

C’est à ce moment que Ginette apparut dans l’encadrement de la porte du lupanar. En un instant, elle comprit la situation.

Percevant l’arrivée du malaise habituel annonçant la proximité du cheval et l’attribution surnaturelle d’une mission, elle avait écourté son numéro afin de regagner la maison, de se préparer à l’accomplissement de sa tâche. Jeff « quelque chose », le patron de la boîte n’était pas content, mais comme cette fille l’intimidait, il la laissa s’en aller.

Comme l’ensemble de ses clients, il regardait tous les soirs le numéro de Ginette, mais n’avait jamais réussi à percer le secret de la danseuse avant que la scène soit plongée dans le noir. Quand enfin, presque nue, la chevelure en arrière, légèrement de côté, elle dressait sa jambe fine et s’apprêtait à enrouler sa chaussette de soie recouvrant la dernière partie habillée de son corps. Les hommes présents retenaient leurs respirations en guettant la promesse du pied de safran, mais invariablement l’éclairage se coupait brusquement. Quand la lumière revenait, la scène était vide.

Un soir, n’y tenant plus, Jeff avait soudoyé le régisseur afin qu’il laisse le projecteur allumé et que la vérité soit dévoilée. Le tenancier s’était installé dans l’alcôve la plus proche de la scène et salivait déjà sur la révélation à venir, mais l’appareil s’éteignit à l’instant prévu sans que le régisseur touchât quoi que ce soit. À croire que la machine était autonome ou sous le contrôle d’une quelconque force supérieure.

Dans la rue, les deux flics ne s’inquiétèrent pas de cette fille fluette qui approchait. Ils se demandèrent même s’ils ne pourraient la mettre au menu comme hors-d’œuvre. Elle était emmitouflée dans un manteau à col de fourrure et ses talons claquaient à chaque pas. Se tournant à demi, ils relâchèrent la pression sur l’homme interpellé et patientèrent jusqu’à l’arrivée de l’inconnue. Bien décidés à l’intimider, ils la rudoyèrent d’entrée de jeu.

– T’es égarée ou t’es une pute ?

Sans sourciller, elle leur tint tête.

– Au commencement était le verbe, on dit :  « une demoiselle ».

– Ta gueule, salope.

– Pour vous répertorier, les substantifs et qualificatifs adéquats seraient : « Deux gros cons ».

Le plus épais, celui aux qualités sportives limitées, leva le bras afin de déclencher une baffe sonore et puissante. « Ce n’était pas une traînée qui… ». Il n’arriva jamais à la conclusion de sa pensée, car instantanément, Ginette, pivotant sur elle-même, avait étendu la jambe à la hauteur du visage des deux pandores. La force de rotation était phénoménale et lorsque le coup atteignit ses cibles, les deux athlètes assermentés furent projetés en l’air avant de retomber sur le sol en étant parfaitement assommés.

Durant toute la séquence, Couturier n’avait pas bougé. Quand Ginette s’accrocha à son bras pour l’emmener à leur appartement, il ressentit l’incommensurable fierté d’appartenir à une femme unique et extraordinaire. 

Ils retournèrent bras dessus, bras dessous, heureux de cheminer ensemble.

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