12. là où la danseuse vroum-vroum devient plus belle que belle

Lorsque Ginette se recoucha, Couturier dormait encore. Elle le regarda tendrement et laissa grandir sur son visage, un petit sourire chargé de ce qu’il faut de mesquin afin de laisser transparaître sa participation à une action répréhensible, mais dont elle estimait, avec un orgueil sensé, la grande légitimité.

Bien que directeur du journal local, Jean Smart était une crevure sans élégance se donnant des airs de star hollywoodienne. Son élimination ne ferait pas disparaître la faim dans le monde, mais, dans cette bourgade provinciale, pour certains, l’air serait plus léger que d’habitude.

Demeurait une inquiétude. Quand elle avait réalisé la figure définitive de la rotation du corps et de l’extension de la jambe, la tête s’était séparée comme saute le bouton d’une fleur sous la pression du pouce de la fleuriste. La tronche aux yeux affolés avait perforé la vitre de la verrière et s’était évaporée dans le mécanisme de la rotative. Le cheval qui attendait au pied de la machine avait henni longuement – un avertissement. L’aube approchait et Ginette ne devait plus s’attarder. Elle enfourcha l’animal. Les deux, lui avec un pas nonchalant, elle d’une position altière, s’éloignèrent de la scène du crime.

Elle libéra son destrier après le pont qui enjambait le canal et dont elle remarqua qu’il avait encore changé de place. Elle regagna l’appartement sans percevoir la respiration lourde et bruyante qui sourdait derrière le battant de la porte. La voisine du dessous ruminait des envies de vengeances s’appuyant sur un devoir de morale. Ginette, remontant l’escalier, bien entièrement nue, n’avait pas froid. Néanmoins, une sensation de fraîcheur due à l’évaporation de la sueur provoqua un tremblement, alors elle pressa le pas, entra dans la chambre, observa l’inspecteur avec son curieux sourire, s’installa dans le lit et se blotti contre la chaleur de son compagnon. Elle s’endormit en prenant de sa main, une chose que ma mère, résolument, m’interdit d’évoquer ici, et dont la taille se modifia presque instantanément. Couturier se réveilla et contempla la danseuse avec les yeux heureux du matin. Il observa sans vergogne sa performance, domina ses envies et laissa la fille dormir. Le temps devint éternel et enfin une lumière oblique se diffusa dans la chambre au travers des rideaux en lin blanc. Cette lueur diluée entre les nappes nocturnes dessinées à l’encre de Chine remontait à la surface en éclairant la couche des ébats avec la douceur d’une peinture hollandaise. L’inspecteur se demanda si c’était le premier ou le dernier jour du monde, s’il devrait vivre ou mourir, si l’avenir n’était pas une fin, si tant de choses dissimulées ne seraient pas révélées par la cruauté des réveils. Il profita des instants offerts et détailla le visage de l’endormie.

Sous les paupières, le cristallin se déplaçait par à coup, à la manière dont les chats observent les envols de moineaux. Parfois, les cils battaient comme la faux du paysan balaie les herbes vertes sur les premiers champs de l’été, un entre-saison où la douceur du printemps s’effiloche vers les chaleurs de la mi-juin. Le nez faisait une légère saillie rehaussant d’une agréable perspective ce visage contenant la poésie de la lune mélangée à la dureté d’une détermination insoumise. Ce contraste dévoilait la force intérieure habitant ce corps et indiquait que, durant sa vie de femme, elle soulèverait tous les obstacles de l’univers. Elle barrerait la route aux monstres. Il se demanda ce qu’elle lui réserverait et il espéra qu’elle lui offrirait le cadeau des jours heureux. Couturier devinait le bonheur de la danseuse inscrit dans la réalisation d’un destin aux luttes secrètes et ténébreuses. Elle serait le mouvement, et l’inspecteur resterait l’écume de la vague emportée sur une crête échevelée. Il n’éprouvait pas de gêne à se savoir « second rôle ». Tout cela n’était pas sans risque et il estima que l’existence est un chemin bordé de baies où sommeillent les vipères. Leurs morsures sont cruelles et parfois le venin s’infiltre jusqu’au cœur. Il en conclut que vivre était savourer la mort, alors il décida de vivre pleinement. Il se rapprocha du visage endormi. Sur les lèvres, une petite sueur perlait et l’attirait avec l’espérance du charme offert par le sel humain, cette saveur nulle part égale ailleurs que seuls les baisers révèlent. L’homme contenait difficilement ses désirs et voyait une émotion bouleversante envahir son ventre. Un malaise proche, mais différent de la sensation de la honte. Plutôt un embarras doux ou cet éclat griffant provoqué par des transgressions et des actes immoraux. Il goûta au trouble plaisant d’être un voyeur assouvissant en imagination des pulsions érotiques. Entre les narines et la bouche, un duvet transparent dessinait un champ de blé couché par le vent et dont la pointe des épis frémit encore après le passage de l’orage. 

En dessous, sur le menton à la peau lisse et fine, se dessinait le tracé de quelques veines aux couleurs d’azurs mélangés. Plus loin, la gorge amorçait la découverte des seins et le glissement vers les paysages sereins menant jusqu’à la faille des origines. 

N’y tenant plus, il posa sa tête sur la douceur du ventre au plus proche des parfums intimes de Ginette. Par avance, il se réjouissait de recueillir les fragrances d’une marée augmentée par cette étrange pointe amère qu’il imaginait être du chocolat. La tête perdue vers l’égarement, il s’accrocha à la main restant libre de la femme et leurs doigts se mélangèrent comme pour ne plus se lâcher. Bien qu’endormie, répondant à la stimulation, la danseuse referma plus fermement ce qu’elle agrippait déjà. Sollicité par cet émoi intriqué de douleur et de plaisir, Couturier remplit ses poumons en inspirant tout l’air de la terre. Au milieu des turbulences olfactives qui emplissait son être, il reconnut cette odeur qui l’avait déjà fait chavirer, celle d’un cheval galopant sur la plaine entre les filaments de la brume et les rayons jaunes de l’aube.

Cette beauté était insoutenable, alors il ferma les yeux et ils firent l’amour en silence avec le sérieux des mourants. Apaisés, ils s’endormirent dans les profondeurs de l’épuisement jusqu’au moment où la sonnerie du téléphone retentit.

Plus tard, Ginette, assise au bord du lit, enduisait ses jambes avec une crème pour la peau et le soin du corps. Elle s’habillerait seulement si nécessaire, cherchant à conserver le plus longtemps possible cette sensation de la chair de Couturier oscillant contre la sienne. Cette fois, elle avait joui d’une manière différente, d’une manière abrupte comme si soudainement le temps s’était figé, comme si le plaisir était l’un de ces icebergs qui s’effondrent dans la mer et s’engloutissent pour ne jamais refaire surface – quelque chose entre la souffrance et la joie. Elle pensa qu’il était bête pour une danseuse vroum-vroum d’aimer comme ça. Elle pinça malicieusement ses lèvres à la pensée de savoir exactement où l’inspecteur s’était rendu. Plus il se rapprocherait de la vérité, plus la situation deviendrait dangereuse et plus toutes les actions communes se chargeaient de gravité. Le plaisir n’en serait que plus intense.

Couturier contemplait le hall de la rotative au travers de la perforation de la vitre. Dans son dos, le cadavre sans tête de Jean Smart était recroquevillé sur un fauteuil en rotin exotique à l’allure ridicule. Les agents de l’homme au chapeau noir gardaient le bâtiment empêchant les imprimeurs et les journalistes d’y accéder. Toute la scène devait être passée au peigne fin et une solution trouvée afin de faire croire à un banal accident. La situation était délicate et le scénario exigeait d’être ficelé avec soin à cause des journalistes patientant à proximité. Il n’y avait pas pires circonstances et le risque de mettre à mal le secret des décapitations, par l’œil aguerri des fouineurs professionnels, était réel. Un sbire proposa de simuler l’effondrement d’une partie de la structure. Le toit avait été ébranlé par une tempête récente. Cette idée fut écartée. Un autre, réfléchissant à haute voix, estima possible de prétendre à la chute d’une météorite ayant percuté le directeur. Cela expliquerait l’impact sur la baie vitrée et la disparition de la tête. Par contre, il faudrait façonner une ouverture crédible dans le toit et imposer à l’institut de surveillance spatiale la publication d’un communiqué antidaté annonçant le danger imminent d’une pluie de météores. Cette proposition sembla logique et elle fut retenue. Chacun s’attela à la tâche et tout le bâtiment bourdonna comme une ruche. Durant ce maelström, Couturier resta impassible et détailla chaque recoin du bureau. 

Contre le mur, un faux poisson monté sur une plaque de bois ouvrait une gueule béante afin de gober un appât inexistant. L’inspecteur s’approcha et découvrit un mécanisme enclenchant à la fois des mouvements ondulants, ouvrant la bouche, puis la pinçant comme si la bête aquatique donnait un baiser reconnaissant à son prédateur. Tout le monde avait suspendu les activités en cours et regardait le truc se débattant en rythme. Couturier l’arrêta et les autres reprirent leurs besognes. Malgré un sens de l’observation hors du commun, l’inspecteur n’avait pas remarqué la minuscule caméra dissimulée derrière la langue de l’animal. L’appareil détectait les mouvements et enregistrait jour et nuit ce qui se passait dans le bureau du directeur. Seul Jean Smart connaissait l’endroit où étaient stockées les données. Observer les autres par traitrise était un de ses plaisirs vicieux, secret qu’il gardait jalousement.

Sur le sol, Couturier remarqua une configuration de traces similaires à celles qu’il avait déjà remarquées dans la villa cubique. Le croquis d’une chorégraphie menant à l’emplacement de la victime. À la recherche d’une intuition, il huma l’air.

– Ça sent le vomi, non ?

Un agent ventru, moustachu, bien disposé à la vie gourmande, leva un sourcil et répondit.

– Un malin a rendu son repas. Un carton sur cette commode. Un bleu, première fois sur la scène d’un crime. Vous inquiétez pas, j’ai viré le carton dans la benne à ordures. Le tout voyage maintenant vers l’usine d’incinération. À moins d’un retour de vent, on est tranquille.

Couturier se demanda s’il ne passait pas à côté d’un détail important, mais à cet instant, le plafond craqua et le faisceau d’un rayon laser rouge s’étira jusqu’à l’endroit où aurait dû se trouver le visage du directeur. Une voix venue d’en haut indiqua.

– Pour le météore, on a le bon axe, suffit d’agrandir.

Une série de coups sourds provoquèrent d’abord une chute de la poussière, puis une avalanche de gravats et enfin un trou se matérialisa offrant la vue sur le ciel, rapidement éclipsé par l’apparition d’une figure de policier.

– C’est assez grand, ça fait crédible. Les légistes peuvent embarquer le corps.

Il y eut un court remue-ménage. Le bureau et la salle des rotatives se vidèrent instantanément et seul Couturier marqua le pas. Une boulette de papier dans la poubelle attira son regard. Il la déplia précautionneusement et découvrit l’inscription d’une somme à cinq chiffres. Il fourra le papier dans sa poche et hésita encore avant de partir. Une chose le chagrinait. La tête demeurait introuvable.

En bas, dans la salle des rotatives, les imprimeurs se préparaient à lancer la machine. Ils étaient en retard pour l’édition du soir et ils bâclèrent les contrôles. Normalement, ils vérifiaient toujours les maculatures, ces premiers exemplaires que l’on retire de la chaîne afin d’être sûr de l’alignement des caractères, mais là, dans la précipitation, personne ne regarda le journal fraîchement imprimé. Sur le tapis roulant du dévidoir, les ballots s’entassaient et la cohorte des transporteurs les attrapait, les lançait vigoureusement dans le coffre des camionnettes. Une fois remplies, elles s’éparpillèrent avec leurs chauffeurs vers les points de vente apportant la triste nouvelle de la disparition du directeur, première victime reconnue au monde d’un accident de météorite. La nouvelle fit le tour du globe.

Précautionneusement, Couturier éteignit la lumière du bureau en sortant.

Personne n’avait remarqué la tête ensanglantée coincée entre le quatrième et le cinquième rouleau des plaques d’impression. Au démarrage de la rotative, il y eut un craquement que nul n’entendit. À cause de ce départ brusque, la tête se glissa à la place d’une publicité pour une boisson à base d’artichauts et y demeura tout le temps de l’impression, la face tournée contre le papier.

Le visage de Jean Smart fut tiré à cinquante-mille exemplaires.

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