11. là où apparaissent deux agents d’assurance

Jean Smart aimait les secrets. Il les avait classés en deux catégories. Ceux qu’il laissait dévoiler aux  lecteurs et ceux qu’il enterrait profondément en les exilant à tout jamais vers des limbes connus de lui seul. Dans les deux cas de figure, ce commerce se révélait lucratif. Par le dévoilement, le tirage du journal augmentait et le prix des annonces publicitaires décuplait. Pour le bon enterrement de ce qui ne doit jamais se savoir, une enveloppe changeait de mains à la manière des poignées furtives entre hommes d’honneur. Sitôt ouverte, les billets se déversaient dans le coffre de son bureau et le kraft brun, déchiré et ventre ouvert, finissait sa vie dans la poubelle à papier. Une ville de l’arrière-pays est un réseau de cachoteries en tous genres. Les bourgeoisies provinciales maraudent, pillent, se repaissent et s’adonnent à des manières, fricotent gaillardement entre les âges et les sexes, préservant cet étrange paradoxe opposant la connaissance parfaite de chacun sur les vices de l’autre et ce curieux silence réfutant l’existence de toute immoralité. Personne, à part les gazettes dont c’est la fonction, ne se serait permis de jeter la première pierre sur l’une ou l’autre des bourgeoises. Cet état de fait donnait à Jean Smart un pouvoir considérable qu’il l’utilisait à bon escient.

Les lapidations touchaient exclusivement les syndicalistes ou les représentants des mouvements politiques aux errements anticapitalistes. Ceux-ci ne disposaient pas de fortunes suffisantes pour éteindre les incendies ou contrecarrer les investissements du patronat s’achetant des chiens de garde à chaque poussée de fièvre prolétaire.

Récemment, un caillou s’était logé dans sa chaussure et s’était révélé désagréable au talon.

L’un de ses journalistes, un éternel cocu récemment informé sur les pratiques de sa douce moitié, avait compensé son désarroi par une consommation outrancière d’alcool. Cette drogue avait ouvert les vannes de l’audace et il s’était risqué à poser des questions précises sur la construction de la nouvelle usine d’aluminium. N’obtenant pas les réponses souhaitées, lors d’une nuit de débauche, il s’était introduit dans le bâtiment des services administratifs de la ville. Titubant dans les escaliers et renversant l’une des deux statues garnissant la salle donnant sur le bureau du préfet, il alla se remettre de ses émotions dans la réserve où sont stockés provisoirement les documents destinés au Compactus, cette armoire métallique et blindée, idéale afin d’enterrer les secrets et les traitrises de l’administration. Secoué de spasmes et d’émotion, il fut pris d’une nausée soudaine et eut à peine le temps de se lâcher dans le premier carton venu. Il arrosa gaillardement de vomissures, un dossier retenu d’un simple élastique dont le titre était : Étude d’impact sur le rejet des agents pathogènes – Groupe Alu Helvète Zürich (GAHZ).

Certains reporters sont des êtres bénéficiant d’un instinct infaillible pouvant saisir des détails que personne ne remarque.

Dans l’action, le cornard indisposé avait réussi à la lire de l’intitulé les trois lettres majuscules : GAHZ, pourtant cela lui suffit pour avoir la puce à l’oreille et se gratter le crâne avec délectation. Il emporta la boîte contenant le dossier maculé des rejets relâchés par son estomac. Pour faire bonne figure, en descendant les marches, il abattit la seconde statue et s’enfuit, zigzaguant dans les rues, en direction de la rédaction.

Ses collègues, en le voyant arriver, furent incommodés par les fragrances qu’il charriait et établirent naturellement une bulle de vide autour de lui. Certains eurent des haut-le-cœur quand du revers de la main, il essuya la page de garde en projetant les débris gluants dans la poubelle à papier située sous son bureau. Il n’y prêta pas attention et se lança dans la lecture attentive du document. Il poussait de petits gloussements de contentement à chaque nouvelle page et d’une écriture leste, prenait des notes sur un calepin disposé sur le côté du meuble. À chaque mouvement, le fauteuil grinçait et ses voisins, de plus incommodés par le bruit et l’odeur, commencèrent à s’en plaindre. Il est vrai que l’humain en batterie ou en « openspace », souvent, s’accroche à des détails pour juger et condamner. Face à cette montée bruissante, le reporter, sans répondre aux remarques, glissa le calepin dans sa poche, chargea le carton sur l’avant-bras et sorti précipitamment de la rédaction, toutefois, il oublia la page de garde qui resta collée contre le cuir du placet garnissant le meuble.

Jean Smart prenait un plaisir malin à débarquer dans la rédaction et surprendre son monde au travail. Pour le servir, il disposait d’un rédacteur en chef de pacotille, un homme de paille qu’il avait affublé du sobriquet de « tigre de papier ». Avant tout une balance, car celui-ci n’hésitait pas à informer le directeur des écarts de conduite ou des velléités littéraires déviantes des journalistes. Smart savait parfaitement qu’il n’était pas aimé, mais respecté à cause de la forme de terreur qu’il laissait planer lorsqu’il assistait aux séances de rédaction. D’une moue, il faisait entrevoir la menace d’un licenciement et la personne concernée s’aplatissait. Le journal appartenait à un groupe national ayant un tentacule dans toutes les régions du pays, une multitude de titres différents donnant l’illusion de la diversité, mais garantissant le contrôle absolu de l’information. Pour les audacieux, la perte de son poste de travail dans l’un ou l’autre des titres signifiait la mort professionnelle et la certitude de ne jamais retrouver un emploi dans la presse.

Il avait décidé d’une visite surprise et fut pris aux narines dès qu’il pénétra dans les locaux. Sans hésiter, il sut que la source était le cocu et il se dirigea vers le bureau du malheureux. La place était vide, la poubelle odorifère et une feuille puante restée collée face contre le placet semblait incrustée. Il déchiffra l’intitulé qui apparaissait par transparence à l’envers : (ZHAG) hcirüZ etèvleH ola epuorG – senègohtap stnega sed tejer el rus tcapmi’d edutÉ.

– C’est quoi, ce charabia, du slovaque ?

Puis, la lumière se fit dans son esprit.

– Pathogènes, rejet d’agents… Bordel.

Laissant transparaître pour la première fois de sa vie une once de terreur, il arracha le placet tout entier et l’emporta précipitamment vers le bureau directorial. La porte claqua et la stupeur s’abattit sur toute la rédaction, une stupeur si profonde que l’on pouvait la toucher du bout des doigts.

Dans sa poubelle à lui, traînait encore le papier Kraft de la dernière enveloppe reçue. Son coffre regorgeait de billets jusqu’à presque dégueuler. Les gens de l’industrie arrosent grassement, mais leur colère est décuplée lorsqu’un partenaire ne respecte pas les termes d’un accord. Le transgresseur risque plus que sa fortune et, même si de soudaines disparitions demeurent inexpliquées, les gens du milieu savent exactement par quelles tortures passent les disparus.

Heureusement, une assurance ou une sorte de service après-vente offre des prestations qui permettent l’effacement des gêneurs et autres fouineurs, pour autant qu’il n’y ait pas de dégâts encore constatés.

Jean Smart devait agir avec rapidité. Il estima que l’effacement d’un cocu ne changerait pas l’équilibre du monde, mais garantirait une certaine tranquillité.

Avec un peu d’organisation, il confirmerait le soir même à l’agence de voyages locale, la tenue des prochaines vacances en famille aux Bahamas. Ses enfants adoraient pratiquer la voile et la plongée. Sa femme, une longue asperge sèche, trouvait son plaisir à améliorer le bronzage au naturel sur le sable blanc d’une plage privée. Lui, moins enclin à ces relaxations, retrouvait entre les cuisses des domestiques des élans sportifs d’un autre âge. La  chose accomplie, braguette remontée, il reprenait la lecture de la presse internationale. Sa femme n’était pas dupe de ses maraudages et se vengeait, les jours de grandes chaleurs, avec les cuisiniers, jouissant de la fraicheur de la porte du frigidaire contre son dos.

La qualité de l’amour unissant ces deux êtres dépravés s’était diluée au fil des habitudes et leur relation était devenue une succession d’évaluation  coûts-bénéfice. Ils étaient de la catégorie des gens qui ne s’aiment pas, mais s’exploitent mutuellement comme si la vie conjugale n’était qu’une suite de conquêtes dans un jeu stratégique.

Ce jour-là, la situation était autrement sérieuse. Griffonné sur un bristol, un numéro de téléphone permettait de joindre à toute heure deux individus inséparables, Gustave et Émile. Assurance vie, précisait la carte de visite. Jean Smart décrocha le combiné et composa le numéro. Après, deux sonneries, la voix de Gustave émit un simple « oui ? ». Le directeur du journal prit une inspiration et lâcha.

– C’est pour un contrat, une assurance à brève échéance, c’est dans vos cordes ?

– Ça fera plus cher.

– Avant ce soir ?

– Émile est au spa… 

– Minuit au plus tard.

– Une adresse ?

Jean Smart donna l’adresse de son journaliste et précisa que celui-ci s’attardait parfois dans le cabaret « des demoiselles décoiffées ». En faisant le tour des rues adjacentes, les assureurs auraient l’opportunité de le trouver rapidement, car il était probable qu’il se fut assoupi contre une poubelle.

Avant le silence éternel et le sommeil sans réveil, il était indispensable de faire parler le gêneur et de retrouver quelques documents égarés, documents dont il attendrait le retour dans son bureau sitôt l’affaire classée. Les deux intermédiaires ne devaient pas regarder à la dépense, tant Smart estimait vitale la valeur de cette vie à oblitérer. Gustave confirma que la chose serait effectuée en temps et en heure, que le prix restait honnête, puis il remercia le directeur pour sa confiance. Le montant des prestations serait communiqué à l’aide d’un morceau de papier qu’il ne faudra pas oublier de détruire sitôt lu. Le versement se ferait sur le compte usuel d’une œuvre de bienfaisance, paravent redoutable, qui en plus des encaissements contractuels, recevait régulièrement l’obole de nombreux imbéciles heureux, persuadés d’améliorer le sort des orphelins dans le monde.

Le processus était lancé et il ne restait à Smart que d’attendre le résultat en patientant dans son bureau. Il estima que cela se produirait vers trois heures du matin, alors il appela sa femme pour la prévenir qu’il ne rentrerait pas. À l’autre bout de ligne, elle laissa transparaître un léger désappointement qu’il interpréta comme un regret le concernant. De fait, il ne pouvait pas deviner qu’elle avait exceptionnellement donné sa soirée au cuisinier, que les enfants étaient en cours de natation et qu’ils passeraient la nuit chez une amie, qu’elle serait seule avec ses jambes trop longues dépassant du lit.

Sitôt l’appareil raccroché, il s’installa sur le fauteuil en rotin, la copie de l’accessoire d’un film érotique des années soixante-dix, siège confortable donnant sur la verrière et permettant de surveiller l’activité de la rotative. La machine était gigantesque ressemblant à ces moteurs diesel qui se trouvent dans la cale des cargos et actionnent, sur un rythme lent, les pistons, l’arbre à cames et finalement l’arbre de transmission créant la rotation des hélices. Ici, pas de navigation, mais d’un côté, l’avalement d’immenses rouleaux de papier, et de l’autre, une chenille drainant les milliers d’exemplaires du journal quotidien. Entre les deux, le cliquetis assourdissant des plaques d’impression et le chuintement de l’encre vers les tampons encreurs.

Le plus amusant de toute cette affaire, c’est qu’en s’y prenant adroitement avec un article sobrement émotionnel sur la mort du journaliste, Smart pourrait compenser cette dépense impromptue par une augmentation des ventes. Content de lui, il s’admira un instant dans les reflets d’une vitre et se compara à l’élégance surannée de Clark Gable dans Autant en emporte le vent. Une autre époque où chacun était à sa place et ceux d’en bas, sans oser dépasser, ratissaient les allées du jardin.

En dessous de lui, les ouvriers procédaient à la mise en route et vérifiaient la qualité des premiers exemplaires avant de lancer la rotative à pleine puissance. Tout serait imprimé avant l’aube et la salle resterait déserte jusqu’au début de l’après-midi suivant. Bercé par la musique de la mécanique, le directeur s’endormit dans le fauteuil et rêva d’une partie de tennis « indoor ».

Quelqu’un toussa dans son dos et il réalisa qu’en dehors de ce bruit, tout était devenu silencieux. La machine, tel un cheval exténué par une longue course sous la pluie, encore fumante de vapeur, s’était figée avec les pattes prises dans un sol meuble. La salle était vide, les ouvriers rentrés chez eux. Il se retourna et découvrit Gustave et Émile qui attendaient. Gustave s’ébroua.

– C’est fait.

À côté de lui, Émile maintenait à distance et avec circonspection le carton des archives, précaution inutile ne permettant pas d’échapper à la puanteur qui s’en dégageait. D’une voix fluette, il s’inquiéta.

– Peut-être qu’il manque la première page. C’est un problème ?

– Assurément pas.

Gustave reprit.

– On vous le dépose… On peut aussi le faire disparaître, c’est notre rayon.

– Laissez-le sur la commode, je m’en charge.

– Voici le billet dont nous avons parlé. Le montant n’est pas excessif.

Avec une jovialité commerciale, Émile ajouta.

– Certains se permettent de croire la vie humaine inestimable. Nous, nous sommes raisonnables.

Gustave, d’un sourire aimable, confirma.

– Les excès ne sont pas le genre de la maison. 

Jean Smart attrapa le morceau de papier qu’il examina et froissa avant de le lancer vers la poubelle la plus proche.

Quand, il releva les yeux, les deux assureurs avaient disparu.

Il s’étonna, car en plus de l’odeur du vomi, il flottait maintenant dans l’air, un léger effluve de crottin de cheval

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